Philippe Madet
Psychanalyste Bordeaux Latresne

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Conférences de Philippe Madet en psychanalyse

SAO PAULO BRESIL - 23 JUILLET 2026 - PARTICIPATION SOUS FORME DE MODÉRATION À LA JOURNÉE ÉCOLE DE L'EPFCL

PASSE À L'ANALYSTE : APORIES DU TÉMOIGNAGE

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CONFÉRENCE : COMMENT LES MOTS OPÈRENT

"Les mots qui vont surgir savent des choses
que nous ignorons d’eux » René Char


Faîtes des mots croisés


L'intérêt pour le langage, la parole et donc entre autres les mots appartient à la naissance même de la psychanalyse, qui en fera son outil essentiel. C’est un des fondamentaux de la psychanalyse qui n’a jamais varié, d’où l’intérêt majeur du thème de ce séminaire, dont je remercie les délégués de nous l’avoir proposé.

Ce thème, en posant une question — Comment les mots opèrent-ils? — avance en fait une affirmation, c’est qu’ils opèrent. C’est déjà une thèse contraire à l’idée générale qui voudrait qu’on puisse opérer sur eux, les transformer, les inventer, les réduire ou les augmenter, les assembler comme nous voudrions pour leur faire dire ce que nous voudrions. C’est ce qu’on nous apprend à l’école mais aussi dans notre environnement. On nous apprend à parler comme il faut, et on essaie de le faire généralement dans la vie quotidienne, même si le comme il faut n’est pas le même pour tout le monde. On essaie donc de maîtriser les mots. Or, une des découvertes de la psychanalyse est qu’ils sont les premiers à opérer. Ça n’est pas une évidence, ce n’est pas ce que nous dit le bon sens. Comment se fait-il qu’ils opèrent et quelle serait l’opération ?

Opération dit mouvement, donc quelque chose d’agissant, ce qui m’amène à une précision avant de poursuivre.
Nous disons mot, ne faudrait-il pas dire signifiant ? Au sens analytique j’entends, pas au sens linguistique. Ce n’est pas la même chose et cela peut être une difficulté quant au titre donné à ce séminaire. Le mot est son et graphie. Le signifiant psychanalytique, qui va bien au-delà du mot puisque ça peut être une odeur ou une image par exemple, est une trace. Le mot peut se cantonner à rester une chose sonore, que l’on entend certes mais qui est sans effet, qui ne nous touche pas, un peu comme on peut passer devant un objet sans le voir. On va éventuellement l’utiliser, parce qu’il conviendra pour la construction d’une phrase par exemple, mais il peut n’être chargé d’aucun affect.
Or, l’opération des mots suppose a minima leur investissement. C’est ce que Freud a appelé la behajung, c’est-à-dire qu’il faut une appropriation, il faut se laisser marquer. Se laisser marquer c’est donc qu’il y a écriture. Un mot non investi par le sujet n’est pas un signifiant. Parole proférée n’est pas forcément synonyme de parole acceptée. Quand vous recevez un cadeau, pour qu’il soit votre vous devez l’accepter. S’il est juste déposé sans que vous vous en empariez, il n’aura aucune conséquence pour vous. De la même manière, une parole reçue, c’est une parole retenue.

On entend très bien dans le « an » de « Signifiant », comme dans analysant ou passant par exemple, qu’il y a quelque chose d’actif, de vivant, bien au-delà de la signification. Signifiant est le contraire d’insignifiant. Lacan a parlé de passion du signifiant. On ne pâtit pas du mot s’il reste seulement descriptif, on pâtit du signifiant porteur de jouissance.
La part de jouissance des mots se dévoile dans une analyse, mais on peut aussi en comprendre le mécanisme dans la vie quotidienne. Je pensais à ça en regardant récemment un documentaire sur Arte intitulé Une enfance à l’extrême droite. On y voit comment une enfant, en partie élevée par un grand-père nazi qui lui a inculqué sa pensée en l’associant à des jeux et des moments d’affection et de tendresse, a répété cette même pensée haineuse une fois adulte, non pas en raison du sens mais parce que cette pensée était associée à des moments de jouissance dans l’enfance.

Autre différence entre mot et signifiant. Si le premier peut être isolé, le second se caractérise dans le fait d’être en rapport avec d’autres signifiants. Les signifiants ne sont pas séparés, ils sont en connexion, ils se combinent. Nous pouvons faire une comparaison avec les gènes. Un signifiant isolé n’aurait pas plus de sens, par exemple, qu’un gène sorti de son environnement biologique. Les scientifiques l’ont très bien compris : les modifications génétiques visent à recombiner les gènes pour qu’ils agissent autrement.
Les signifiants sont en relation entre eux, mais, surtout, nous sommes en relation avec les signifiants parce que nous sommes depuis toujours en relation avec des êtres parlants.

C’est donc plutôt des signifiants dont je parlerai, même si, pour rester dans le titre de ce séminaire, je pourrai aussi dire mot.

Une opération qui s’observe.
Que les mots opèrent, les illustrations qui en attestent sont nombreuses hors analyse.
Pavlov, dont Lacan a parlé dans plusieurs de ses séminaires, en a par exemple fait une démonstration remarquable.
Autre exemple : vous avez remarqué que, dans la santé mentale, des nouveaux mots sont créés pour désigner des pathologies. Et l’on trouve alors des personnes atteintes de ces maladies.
En politique aussi, on connaît ce qu’on appelle maintenant les éléments de langage, qui ont pour but d’opérer sur la pensée. Ce n’est pas nouveau, Victor Kemperer avait déjà décrit comment les mots de la langue nazie avaient été des outils de propagande.
Autre opération des mots, qui nous concerne tous dès les premiers jours de notre vie : l’acte de naissance. L’acte de naissance n’est pas l’acte de naître mais une inscription, qui a des effets indélébiles, du fait de mots.
Dernier exemple que je trouve magistral, que l’on trouve dans un livre réédité récemment et qui a pour titre La résistance et ses poètes. C’est incroyable de voir comment des mots, dans des temps particulièrement incertains, où la vie même était en question, ont pu faire soutien pour beaucoup de résistants. On connaît l’exemple de René Char, poète génial, mais il y en a eu beaucoup d’autres, pas tous géniaux. L’idée ne visait pas à être génial, c’était de combattre et de vivre, les mots pouvant être inclus dans l’opération.

Maintenant, si vous avez fait une analyse ou si vous êtes en cure, vous savez le poids des mots. On s’en plaint, des mots, ceux des parents surtout. L’opération peut être ancienne et durable. On ne s’en remet parfois jamais. Nous avons tous l’expérience de ces mots entendus qui sont restés gravés dans nos mémoires, dans notre corps, notre âme. Gravés, c’est à dire qu’ils se sont écrits, tatoués pourrait-on dire aussi, d’un tatouage qui se lit en s’entendant. Leur trace est indélébile ; reste ultime, elle n’est pas effaçable.

Une opération d’origine
Nous sommes donc enveloppés par les mots.
Ainsi, ils nous sont d’abord imposés avant même qu’on tente de les employer. Cela produit une opération. C’est un terme qui convient très bien. Lacan l’a d’ailleurs formalisée sur ce mode, selon un schéma, un mathème (c’est-à-dire une formalisation algébrique) qui décrit cette opération et figure la structure du langage dans laquelle nous sommes inscrits, cette structure dont il dit qu’il faut la suivre.

Ce qui saute entre autres aux yeux dans ce mathème est que les signifiants sont aux commandes. Il saute aussi aux yeux que la parole naît dans l’imperfection du fait de la perte. C’est ce qui pourra pousser à vouloir savoir, comprendre, à saisir ce qui n’a pu l’être, ce qui manque et qui manquera toujours. On va pour cela, entre autres, utiliser les mots.

L’opération dans l’analyse.
Maintenant, ce qui nous intéresse, c’est comment ils opèrent dans l’analyse. Comment la parole peut-elle défaire ce qui s’est fait par la parole ?

Ce qui s’est fait par la parole, le résultat, c’est l’écrit. C’est Freud le premier qui a amené cette idée. Il a parlé de traces, de traces mnésiques. Lacan a dit écrit, dont il a donné une image avec le ravinement opéré par la pluie, sur le terrain sur lequel elle tombe, métaphore des traces de la pluie des signifiants qui s’abattent sur le sujet, qui le marquent.
Nous sommes écrits, fabriqués de lettres et de signifiants qui forment l’inconscient, inconscient réel, inconscient langage.

Que les mots aient produit de l’écrit ne nous contraint pas pour autant à la passivité. Nous pouvons écrire à notre tour. Nous pouvons commencer une analyse pour lire l’écrit que nous sommes, pour faire bouger les lettres, pour s’écrire autrement. Du cimetière de nos mots, je dis cimetière parce que les mots qui se sont fixés ne bougent plus et nous empêchent de bouger, nous pouvons faire du vivant. Mais ça ne se fait pas tout seul, il ne suffit pas de le décider. Il y a là un truc. Truc est un signifiant que j’emprunte à Lacan qui n’a eu de cesse d’élaborer, de théoriser le truc à partir de la clinique.

Dans ce truc, un point n’a jamais varié depuis Freud, et personne ne le remet en cause encore aujourd’hui : il faut que les mots soient dits. Il faut cet acte de les dire.
Cela dit, si la parole, c’est important, seule elle ne sert à rien, et peut même lasser. Le témoignage ne suffit pas. Il dit ce qui est su et ne fait pas place à l’insu. L’effet n’est pas celui de l’analyse. Vous avez peut-être lu le témoignage de cette petite fille qui a perdu sa sœur jumelle dans l’attentat de Nice. L’importance de son témoignage est incontestable et a un effet. C’est entendu, c’est important, voire nécessaire, mais ça ne fait pas réponse. Ce qui caractérise l’analyse, c’est la réponse. Dans un autre champ, celui de la religion, pour insister sur l’importance de la réponse, j’ai entendu cette formule à la radio récemment que j’ai trouvée très drôle mais aussi très éclairante : Prier, c’est comme parler à un psy, sauf que si Dieu te répond, c’est un miracle.
Donc le premier truc qui consiste à parler ne suffit pas. Il en faut un second, pour remettre en circulation ce qui a été fixé. Il faut un partenaire. La psychanalyse demande de dire n’importe quoi, mais pas à n’importe qui et qui plus est à quelqu’un qui n’en fera pas n’importe quoi.
La réponse, c’est l’interprétation.

L’interprétation n’utilise pas forcément les mots. Je ne vais pas aborder ce point puisqu’aujourd’hui ce sont les mots qui nous intéressent.
Je vais prendre un exemple d’interprétation hors analyse, parce qu’il y en a, et parce que cela permet de ne pas faire entrer l’intime des analysants dans une rencontre publique comme ce soir. Cet exemple, je l’ai entendu récemment dans une émission de radio dont Catherine Frot était l’invitée. Elle racontait que, au cours de la répétition d’une pièce dont Peter Brook était le metteur en scène, elle ne s’en sortait pas. Les mots s’embouteillaient avec rapidité, elle les mangeait, elle était trop rapide. Peter Brook lui a alors dit : « Catherine, tu es tellement rapide que tu dois être très lente quelque part ». Ça a fait évènement pour elle, elle dit : « ça m’a fait un choc ». Non pas qu’elle ait clairement compris le sens, on pourrait même dire de cette intervention de Peter Brook qu’elle est asémantique, mais elle ne cesse depuis d’y penser et ça a modifié son travail. Elle est habitée de ce paradoxe : quand on va trop vite c’est qu’on est lent quelque part. Ça n’aurait probablement pas eu le même effet pour tout le monde, mais pour elle ça a fait des vagues, ça a fait interprétation.
Cet exemple me sert à montrer comment les mots opèrent non par le sens mais par l’équivoque, et surtout comment l’opération est durable et même définitive. Avant et après une interprétation, ça n’est plus pareil, c’est exactement ce que dit Catherine Frot, alors qu’une explication, si elle peut avoir un petit intérêt sur l’instant, si elle ne vise que le sens, ne durera pas.
L’interprétation par l’équivoque vise au sens et non pas le sens. Elle vise la jouissance.
Je cite Lacan : « une interprétation analytique, c’est toujours ça. (…) le bénéfice est de jouissance . » Le bénéfice est de jouissance ne veut pas dire qu’il y a production d’une jouissance mais que celle-ci devient autre. De ce fait, les mots sont susceptibles de modifier les rapports du sujet avec lui-même.

Nous pouvons le formaliser autrement en considérant les trois dit-mensions de notre psychisme mises en avant par Lacan : le réel, le symbolique et l’imaginaire.
Le sens, c’est ce qui se produit de la jonction du symbolique et de l’imaginaire. Pour qu’un mot prenne sens, il faut qu’il puisse s’y associer une représentation.
Ces deux-là, symbolique et imaginaire, nous permettent de faire avec le réel. Nous ne pouvons pas être confrontés qu’au réel, ce serait insupportable. Il faut bien le poétiser un peu. C’est là que les mots nous sont très utiles car ils nous permettent de fabriquer de la réalité, soit ce qui n’existe pas. Face au réel, nous fabriquons de la réalité, soit une façon de voir et de vivre le monde, de le rendre plus praticable que le réel. On pourrait dire des mots qu’ils nous permettent parfois de siroter l’existence d’une façon un peu plus confortable. Ils protègent de l’impensable, ils fabriquent du dicible qui contre l’indicible, ils nous mettent dans une bulle, la réalité.
Les mots qui donnent du sens ne font qu’alimenter ce système. Ils ne peuvent pas opérer, sauf si l’on veut que l’opération soit un gain de jouissance. Si nous reprenons l’exemple de Catherine Frot, ce qu’elle dit nous permet de comprendre que les mots qui ont opéré ne sont pas du côté du sens mais sont ceux qui l’ont poussée, bousculée même puisqu’elle parle de choc, vers l’impensé et l’inimaginable. Aller trop vite parce qu’elle est lente, c’est totalement nouveau, c’est surprenant, elle n’y avait pas pensé, elle ne l’avait pas imaginé. L’impensé et l’inimaginable, ce n’est donc ni le symbolique ni l’imaginaire, c’est le réel.
C’est un paradoxe, mais seulement a priori si l’on prend le temps de décortiquer : dans une cure, on travaille avec les mots, on travaille avec les signifiants pour aboutir à ce qui est hors signifiant. L’opération fonctionne quand c’est le hors signifiant qui est touché.
Qu’est-ce que ça dit : que les mots sont faits de symbolique et d’imaginaire, mais aussi du réel de la jouissance qu’ils charrient. Si avec les mots on touche au réel, c’est qu’il y a du réel dans les mots. Cela dit aussi que, au-delà de la question du comment opèrent les mots, ce qui nous intéresse c’est sur quoi ils opèrent.

La limite des mots
Il y a un point supplémentaire que je ne peux pas aborder faute de temps. Je veux juste l’évoquer : Dans la parole il y a le parler.
Nous interrogeons dans ce séminaire le comment de l’opération des mots. J’ai d’abord parlé de cette opération dans la vie de tout-un-chacun. Je l’ai un peu développée dans l’analyse mais je crois que la formule n’est pas tout à fait juste, ou en tout cas elle est incomplète.
Dans l’analyse, c’est plutôt la parole qui opère. Or, cette parole, encore faut-il qu’elle soit émise. Il y a les mots certes mais pas seulement; il faut aussi l’acte de dire. C’est bien pour ça qu’on demande de venir, non pas de nous écrire. Parler suppose qu’on dise. Je fais référence ici à cette citation de Lacan : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. »
Lacan a parlé de dire mais aussi de phonation, de jaculation. Dans le sens commun, la phonation est l’acte de produire du son. La psychanalyse en élargit l’idée. Le fait de dire n’est pas juste un geste technique, c’est une intention. Et s’il y a une opacité signifiante, il y a tout autant une opacité de la jaculation.
La question que cela pose est la suivante : qu’est-ce qui opère ? Les mots ou le dire ? Ou les deux ? Elle se pose autant du côté de l’analysant que de l’analyste.

Conclusion
Je conclus sur mon titre : « Faites des mots croisés  ». C’est ce que dit Lacan s’adressant à un jeune psychiatre. Je l’entends comme le conseil donné plus tard à propos des noeuds, disant qu’il faut les faire. Lacan bien sûr ne préconise pas de s’amuser à faire des mots croisés ou des noeuds mais, en faisant des mots croisés, nous pouvons saisir que les mots se croisent, se combinent, s’enchaînent, ouvrant vers d’autres sens inattendus et peut-être vers ce qui fait jouissance.
Pour le comprendre, il est aussi possible de s’appuyer sur Georges Perec. 20 ans après le conseil de Lacan, Perec, verbicruciste passionné, a publié un livre qui regroupe des grilles de mots croisés. Dans l’édition Folio, on y trouve un avant-propos de sa plume que je trouve remarquable et dont voici un extrait : « Ce qui, en fin de compte, caractérise une bonne définition de mots croisés, c’est que la solution en est évidente, aussi évidente que le problème a semblé insoluble tant qu’on ne l’a pas résolu. Une fois la solution trouvée, on se rend compte qu’elle était très précisément énoncée dans le texte même de la définition, mais que l’on ne savait pas la voir, tout le problème étant de voir autrement (…) ce qui est en jeu, dans les mots croisés comme en psychanalyse, c’est cette espèce de tremblement du sens, cette “inquiétante étrangeté” à travers laquelle s’infiltre et se révèle l’inconscient du langage ».

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* Philippe Madet, membre de l'EPFCL : École de psychanalyse des forums du champ lacanien

Siret : 42165481500040 - Numéro RPPS : 10006617483

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